À La Hague, la lutte contre l’accaparement des terres par le nucléaire
En plus de la construction de six réacteurs de type EPR2, la relance du nucléaire français voulue par Emmanuel Macron prévoit également de prolonger la durée de vie et d’agrandir l’usine de traitement des combustibles irradiés, à La Hague (Manche). Des voix dénoncent la fuite en avant d’une industrie qui prétend recycler ses déchets dans un projet « Aval du futur » jugé écocidaire et dispendieux.
Angèle* enfonce les sardines de sa tente dans des mottes d’herbe. Comme le millier d’autres participants au festival « Haro », elle est venue ce week-end de juillet sur la presqu’île du Cotentin pour manifester. Originaire d’un village voisin, l’étudiante de 24 ans confie : « L’usine accapare déjà 300 hectares, parmi des bocages et des haies que la municipalité aimerait par ailleurs valoriser, puisqu’elle candidate au patrimoine mondial de l’Unesco. Le cap de La Hague est déjà l’endroit en Europe qui concentre le plus de matières nucléaires. Le projet “Aval du futur” serait synonyme de rejets et de déchets radioactifs supplémentaires. C’est hors de question. »
Présenté comme « le plus gros chantier industriel au monde » par le groupe nucléaire Orano (ex-Areva), le méga-projet serait composé de la prolongation du fonctionnement des installations vieillissantes, de la création d’une nouvelle unité de traitement des combustibles usés comprenant trois piscines d’entreposage supplémentaires, et de la construction d’une usine de fabrication de combustible MOX (mix d’uranium et de plutonium). L’enveloppe nécessaire aux travaux n’est pour l’instant pas connue. Le 7 mars 2024 au micro d’Actu, Bruno Le Maire, à l’époque ministre de l’Économie, prépare néanmoins le terrain, en déclarant que « l’unité de compte dans les activités nucléaires, c’est la dizaine de milliards d’euros. Ce sont des investissements qui sont très lourds ». Orano précise que ces travaux d’envergure seraient « principalement financés par EDF », autrement dit par le contribuable. Une gageure, au moment où le gouvernement entend faire des économies. D’autant que selon Laure Noualhat, journaliste spécialiste des énergies et autrice de l’ouvrage Le nucléaire va ruiner la France (Seuil, 2025), « le retraitement coûte déjà entre 1 et 2 milliards d’euros chaque année à Orano, dont l’État est actionnaire majoritaire ».
Rejets et pollutions à gogo
Exploitée par l’entreprise publique Orano, l’usine de La Hague réceptionne les combustibles passés dans les réacteurs nucléaires d’EDF et de quelques clients étrangers. Après avoir refroidi plusieurs années en piscine, les barres de combustible usagées sont cisaillées, puis les différents éléments radioactifs qui les composent sont séparés. Sur place, on trouve donc 12 000 tonnes de ces combustibles irradiants, immergés dans quatre bassins, mais aussi 92 tonnes de plutonium extrait. Des déchets vitrifiés chauds et toxiques, des boues, des solvants, et d’autres rebuts hautement radioactifs pour des milliers d’années y sont aussi entreposés. L’installation nucléaire est en outre composée d’une multitude d’ateliers, d’équipements et de terrains fortement contaminés. Le projet « Aval du futur » augmenterait les capacités d’entreposage des piscines à 19 500 tonnes1, soit l’équivalent de 180 cœurs de réacteurs.
En fonctionnement normal, le site rejette des substances radioactives et chimiques dans l’environnement. Comme le souligne l’expert indépendant allemand Mycle Schneider, « l’usine de La Hague répand chaque mois dans la Manche autant de tritium radioactif que celui contenu dans les mille réservoirs de la centrale accidentée de Fukushima. Au Japon, il doit être relâché en mer dilué sur une période de 30 ans ». D’après lui, « Orano se facilite la gestion des déchets radioactifs en rejetant une partie dans l’air et à la mer, dont la totalité de l’iode 129, dont la demi-vie2 est de 15,7 millions d’années ». L’entreprise se défend en affirmant qu’« Orano La Hague dispose d’autorisations de rejet fixées par la réglementation française » et que « le tritium est un radioélément qui est présent à l’état naturel ».
En 2016, l’Association pour le contrôle de la radioactivité dans l’Ouest (Acro) découvrait que des ruisseaux et des terres agricoles situés près de l’usine étaient contaminés par du plutonium, du strontium et du césium3, tandis que dans un avis rendu en 2021, l’Autorité environnementale notait que parce qu’elle utilise de l’acide nitrique pour dissoudre les combustibles usés, l’usine de La Hague rejette chaque année 2 000 tonnes de nitrates, soit « l’équivalent en azote du lisier de 100 000 porcs directement dans la mer », contribuant ainsi à l’eutrophisation des aires marines situées à proximité.
Pour son ouvrage Le nucléaire imaginé (La Découverte, 2025), Ange Pottin a enquêté sur la filière retraitement. Le philosophe des techniques estime que « le traitement chimique du combustible irradié, sous couvert de limiter le nombre de matériaux reconnus officiellement comme des déchets, vient en réalité démultiplier les quantités de résidus en circulation ». En juin 2019, un rapport produit par l’association Global Chance affirmait en effet que « le retraitement augmente les volumes de déchets à vie longue ». Pour Ange Pottin, « l’usine de La Hague s’est muée en une “infrastructure d’attente”, en charge de faire patienter des matériaux irradiés jusqu’aux jours meilleurs. En attendant, ces matériaux continuent à occuper le territoire. Mais tout le monde ne l’entend pas de cette oreille ».
Retraiter n’est pas recycler
Un hélicoptère de la gendarmerie équipé d’une caméra au zoom surpuissant effectue un vol stationnaire au dessus du pré duquel s’élancera le cortège dans quelques heures. Angèle fait crisser son marqueur noir sur une pancarte en carton sur laquelle on peut lire « Orano = dévoreur de landes ». Récemment, elle a rejoint le collectif Piscine nucléaire stop, composé de riverains, de chercheurs et de travailleurs de l’usine. « J’ai grandi ici, alors comme pas mal d’étudiants de la région, j’ai eu droit à la visite de l’usine. Je me souviens que la chargée de communication affirmait que 96 % des combustibles nucléaires usés sont recyclés. La bonne blague », s’exclame-t-elle.
Car contrairement à ce qu’affirme Orano, un rapport publié par le Haut comité pour la transparence et l’information sur la sécurité nucléaire en juillet 2018, démontre « un taux de recyclage inférieur à 1 % »4. Dans un avis rendu en avril 2022, le Jury de déontologie publicitaire (JDP) épingle d’ailleurs l’entreprise, rappelant que « sur les 96 %, 1 % correspond au plutonium effectivement réutilisé pour produire le combustible MOX, et 95 %, qualifiés d’“uranium de retraitement”, sont entreposés dans la Drôme dans l’attente de leur éventuelle valorisation (ndlr, trop complexe et économiquement non rentable) ». Le JDP conclut par conséquent qu’« une telle approximation, qui aurait pu être aisément levée en précisant que seul 1 % du combustible usé est effectivement réutilisé à l’heure actuelle, est de nature à induire en erreur le public sur la réalité de l’ampleur du recyclage ».
André Jacques, président du Comité de réflexion, d’information et de lutte anti-nucléaire, une association écologiste basée dans la Manche, déplore qu’« alors que plusieurs pays ont décidé d’arrêter le retraitement des combustibles nucléaires, la France s’entête dans cette voie, avec un projet décidé sans vote ni débat public ». Perché sur la remorque d’un tracteur, un militant donne de la voix pour lancer la manifestation : « Orano devient de plus en plus mégalo avec son projet “Aval du futur”. Il veut bétonner les dernières landes primaires du plateau de La Hague. Nos ajoncs, nos fougères, et nos terres ne sont pas à vendre. Haro ! »
* Le prénom a été modifié
Julien Baldassarra
Illustration : Ivan Brun
Paru dans La Brèche n° 14 (décembre 2025 – février 2026)
- « Entreposage des combustibles usés en France. État des lieux en 2025 », Haut comité pour la transparence et l’information sur la sécurité nucléaire, mars 2025 ↩︎
- La demi-vie est le temps nécessaire pour que la moitié des atomes se désintègrent naturellement, autrement dit pour que la radioactivité diminue de moitié ↩︎
- « Pollution au plutonium à La Hague révélée par l’ACRO : chronologie des évènements », Acro, 29 septembre 2023 ↩︎
- « Présentation du cycle du combustible français en 2018 », Haut comité pour la transparence et l’information sur la sécurité nucléaire, juillet 2018 ↩︎
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