Génétique : la productivité continue de primer sur le goût

Depuis l’après-guerre, pour l’élevage comme dans les champs, la priorité est avant tout d’augmenter la productivité et les rendements. Alors que la méconnaissance du génome continue de freiner les réels progrès sur l’adaptation au changement climatique, la concentration des firmes spécialisées facilite le lobbying pour la déréglementation de la manipulation du vivant.

Avec le numérique et la robotique, la génétique fait bien partie des piliers de la nouvelle révolution agricole défendue par les gouvernements d’Emmanuel Macron. Symbole de la place centrale de l’amélioration des races animales et variétés végétales dans cette vision de l’agriculture, Julien Denormandie a été le premier ministre de l’Agriculture français à défendre ouvertement les nouvelles techniques génomiques (NGT) en 2021.

Ces outils, nés des travaux de la prix Nobel française Emmanuelle Charpentier et de sa consœur américaine Jennifer Doudna, promettent de modifier le génome en sectionnant ou collant des séquences d’intérêt, sans ajouter de bouts d’ADN extérieurs. Un arrêt de la Cour de justice européenne de 2018 a clairement statué que ce type de technique relevait de la réglementation sur les OGM, c’est-à-dire d’une interdiction stricte en Europe. Mais la position affichée par Julien Denormandie a fait basculer les équilibres au sein de l’Union en quelques mois. Le Conseil européen, réunissant les ministres, a donc lancé une étude qui est devenue la base d’un projet de nouvelle réglementation pour autoriser les NGT.

À ce jour, le texte n’a toujours pas été validé par l’ensemble des institutions européennes (Commission, Parlement et Conseil), et les négociations continuent de tourner autour de garde-fous plus ou moins restrictifs. Autant de discussions qui donnent, pour l’association française Pollinis, « une fausse impression d’encadrement et de sécurisation de l’usage des plantes issues des NGT ». Car le Conseil, comme le Parlement et la Commission, semblent tous trois déterminés à faire aboutir un cadre légal pour ces « nouveaux OGM ».

FNSEA, coopératives, producteurs de maïs, producteurs de betterave, semenciers : le « Collectif pour l’innovation variétale » dévoile les véritables soutiens à ce projet en France. « La génétique est l’une des solutions pour relever les défis de la transition agroécologique et du changement climatique permettant de garantir une souveraineté alimentaire », répètent les membres de cette alliance dans l’un de leurs derniers communiqués, publié en mars 2025. Dans ce document, les organisations agricoles apportent leur soutien à la position peu ambitieuse du Conseil européen, et dévoilent l’une de leurs principales inquiétudes. Pour les signataires, il est « logique de ne pas stigmatiser ces plantes par rapport aux autres et de ne leur imposer ni traçabilité ni obligation d’étiquetage tout au long de la chaîne jusqu’au produit final ». Ces acteurs en sont, au fond, conscients : les consommateurs ne veulent pas de ces produits agricoles aux gènes modifiés.

Les rendements en blé stagnent ? Les aléas climatiques ruinent les récoltes ? Les crises sanitaires animales se multiplient ? Pour les instituts techniques, certains agriculteurs et les vendeurs de poudre en tout genre, c’est évident : seule la génétique peut apporter des réponses rapides. Du côté du végétal au moins, prévient Isabelle Goldringer, chercheuse à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), cet espoir reste un leurre : « Les caractères de résistance à un insecte ou un herbicide sont des caractères simples, contrôlés par peu de gènes, mais on est encore loin de comprendre comment fonctionnent des caractères beaucoup plus complexes, comme le rendement, la résistance à la sécheresse, ou la qualité. »

Mélanger les variétés pour plus de résilience

Et si un problème n’avait pas qu’une seule solution ? Aux côtés de coopératives biologiques et d’agriculteurs, Isabelle Goldringer travaille depuis le début de sa carrière sur des semences plus diversifiées. Alors que huit agriculteurs sur dix continuent de semer une seule variété dans chaque champ, la chercheuse essaye de comprendre comment le mélange de variétés hétérogènes, dites « population », peut apporter plus de résilience. Chaque variété possède des caractéristiques propres, en matière de date de semis, de période de résistance à la sécheresse, de durée de maturation des grains. Mais face à des conditions climatiques aléatoires, difficile de prévoir laquelle sera la plus adaptée chaque année. En les mélangeant, les producteurs peuvent donc à la fois augmenter la biodiversité dans les champs, et se prémunir de différents aléas.

Ces alternatives aux semences classiques rencontrent cependant peu d’intérêt de la part des semenciers industriels, voire une forme d’hostilité. Les débats lancés au début des années 2000 autour du traité sur les ressources phytogénétiques, le Tirpaa, ont tendu les relations entre ces acteurs et les réseaux alternatifs. Les industriels ont notamment longtemps refusé de partager leurs collections de variétés anciennes dans le système multilatéral prévu par le traité, comme souligné par un rapport de l’Organisation des nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) publié en 20111.

Les semenciers sont d’autant moins enclins à participer à l’effort de partage de la biodiversité mondiale que le secteur est alors pleinement concentré. En 2001, les experts parlent des « Big six », six multinationales qui vendent plus des deux tiers des semences achetées dans le monde. En 2023, par le biais de divers rachats et fusions, ce club s’est réduit à trois acteurs : Bayer, Syngenta, Corteva. Les rapports sur ces mouvements économiques, publiés par des chercheurs comme par des ONG, concourent sur les risques de cet oligopole. D’une part, ces entreprises sont également engagées dans la production de pesticides, encourageant les agriculteurs dans des systèmes techniques loin de l’agroécologie. D’autre part, la puissance économique de ces géants, « renforce leur capacité à influencer les prises de décision aux niveaux nationaux et internationaux, pour défendre le statu quo », regrette un rapport de l’Ipbes Food de 2017. Car plus ces firmes sont grandes, plus elles peuvent employer de lobbyistes externes ou internes, et multiplier les campagnes de communication auprès du grand public comme des agriculteurs.

Ce phénomène de concentration est également à l’œuvre dans le secteur animal. Jusque récemment, la génétique des bovins était entre les mains des agriculteurs et de la recherche publique, par le biais d’organisations dédiées possédant un contrôle sur les coopératives. Chaque année, les producteurs définissaient eux-mêmes les priorités pour l’ensemble des races historiques, assurant à la fois la diversité et l’absence de problèmes congénitaux.

Le risque d’appropriation du vivant

Comme souvent, l’Europe est venue casser ce cadre au nom du libre-échange. En 2019, un règlement a ouvert le secteur à la concurrence, et a laissé place à la sélection privée. Les coopératives et les entreprises peuvent désormais elles aussi créer leurs propres schémas de sélection de races, sans l’avis des éleveurs, et en s’appropriant ce qui était hier un patrimoine collectif. « Alors que les races animales avaient un caractère commun et public, l’ouverture à la concurrence a facilité l’émergence de marques. Les entreprises peuvent maintenant faire chacune leur propre Holstein, leur propre Limousine, avec des noms déposés », rapporte Julie Labatut, chercheuse à Inrae. Ce phénomène, illustre-t-elle, a atteint une nouvelle limite avec l’autorisation prochaines des vaches Stabiliser en France. Commercialisées par une entreprise américaine sous licence de marque, les veaux ne correspondent à aucune race précise, promettant seulement robustesse et productivité en matière de viande.

La privatisation, insiste Julie Labatut, pourrait avoir des conséquences importantes sur la diversité animale dans le pays. Car l’organisation publique de la sélection, rappelle la chercheuse, permettait jusque-là de récolter des cotisations pour financer les races rares, aux effectifs plus limités. Mais si la sélection devient entièrement privée, les Pies Noires, Froments et autres Béarnaises risquent de ne plus avoir les moyens de maintenir leurs croisements. Les bovins pourraient alors se rapprocher dangereusement de la situation de la volaille. Dans ce secteur, le groupe Aviagen, avec sa souche à croissance rapide de poulet de chair Ross 308, alimente près de 80 % des élevages industriels du monde. Une raison de plus d’éviter de manger de mauvais nuggets.

Ivan Logvenoff

Illustration : Rémy Cattelain

Paru dans La Brèche n° 14 (décembre 2025 – février 2026)

  1. « Rapport sur la mise en œuvre du système multilatéral d’accès et de partage des avantages », FAO, janvier 2011 ↩︎

Cet article est en accès libre mais il a un coût. Dessinateur(s) et journaliste(s) ont travaillé pour vous le partager car nous défendons un journalisme fait par et pour les humains. Soutenez-nous en achetant un exemplaire papier en kiosque, en vous abonnant et/ou avec un don (défiscalisable).

Les articles disponibles en ligne sont ceux parus dans les anciens numéros, indisponibles en kiosque, mais que vous pouvez commander ici !

S’abonner c’est recevoir 6 numéros papier dans votre boîte aux lettres ! Plus de 1 500 personnes reçoivent La Brèche, pourquoi pas vous ?