La Syrie paie son addiction au captagon
Sous Bachar al-Assad, la Syrie est devenue un narco-État, dominé par la production massive de captagon, un dérivé d’amphétamine hautement addictif. Malgré la destruction médiatisée de nombreuses usines par le nouveau pouvoir, la production s’est réorganisée, tandis que les consommateurs, laissés sans accompagnement, peinent à se libérer de leur dépendance.
Quand le soleil se couche sur Damas, la ville aux coupures d’électricité constantes s’enfonce dans un calme apparent. Pourtant, à l’abri des regards, quelques clubs continuent d’ouvrir leurs portes la nuit tombée. Dans la vieille ville, le Barbershop, coiffeur pour hommes la journée, se convertit en bar-boîte le soir. Pour quelques dizaines de dollars l’entrée, que seuls quelques privilégiés peuvent se permettre de débourser en Syrie, les clients pénètrent dans un univers techno où l’alcool coule à flots. En quelques minutes, on peut se procurer une pilule de captagon, un dérivé d’amphétamine. De quoi tenir éveillé toute la nuit, et prolonger l’insomnie bien plus loin encore. On oublierait presque que, tout près de là, des combattants du groupe islamiste Hayat Tahrir al-Sham – l’un des mouvements rebelles ayant renversé Bachar al-Assad en décembre 2024 – patrouillent dans les rues damascènes.
Les clubs comme le Barbershop sont devenus rares à Damas. En avril dernier, l’attaque, dans la capitale, du club Layila al-Sharq par des hommes proches du nouveau pouvoir a ralenti les ardeurs nocturnes. Pourtant, une jeunesse dorée en quête de sensations fortes continue de trouver des lieux discrets où s’évader. « Soirée privée dans une villa aux abords de Damas vendredi prochain », prévient Miriam, organisatrice d’évènements, dans un message Instagram, « ça va être dément ». Au Loca, l’un des rares bars de Damas où l’on peut encore siroter une bière en terrasse ouverte sur la rue, Hind ne mâche pas ses mots : « À Damas, tu peux tout trouver en matière de drogue. Il suffit de savoir où chercher. Le captagon reste l’une des plus accessibles. Les Syriens baignent dedans. »
Une jeunesse shootée
À l’origine, le captagon est un médicament, commercialisé dans les années 1960 par la firme allemande Degussa Pharma Gruppe et principalement prescrit pour traiter le trouble du déficit de l’attention et la narcolepsie, ainsi que comme stimulant du système nerveux central. Dans les années 1970, son usage est restreint, mais une drogue illicite aux effets comparables émerge, du même nom, captagon. Elle contient de l’amphétamine, qui stimule la sécrétion de dopamine, entraînant une sensation de bien-être et de désinhibition.
Après la répression des manifestations pacifistes de 2011 et avec le début de la guerre civile, le commerce de captagon est devenu un modèle économique dirigé par le régime syrien, « enrichissant l’entourage proche du pouvoir et fournissant des revenus permettant au régime de maintenir ses politiques de répression contre la population civile », selon un rapport du Conseil de l’Union européenne publié en 20231. Au cœur de ce système, Maher al-Assad, frère cadet de Bachar al-Assad, a joué un rôle central en sa qualité de commandant de la 4e division de l’armée syrienne, supervisant une large partie du commerce illégal. Selon une étude de la Banque mondiale2, le captagon est probablement devenu « le secteur le plus rentable de l’économie syrienne ». Le rapport estime que les amphétamines syriens rapportaient entre 1,9 et 5,6 milliards de dollars par an, soit presque l’équivalent du produit intérieur brut total de la Syrie en 2023.
Longtemps associée à la guerre, la consommation de captagon en Syrie dépasse aujourd’hui largement les champs de bataille. Présentée par les médias comme la « drogue de Daesh », cette amphétamine aurait été utilisée par les combattants de l’organisation terroriste pour accroître leur agressivité et leur vigilance. Mais cette version des faits est désormais nuancée : c’est dans les amphithéâtres universitaires, les couloirs des bureaux et les villages reculés que le captagon circulerait le plus largement depuis une quinzaine d’années en Syrie.
« Le captagon m’aidait à tenir le rythme »
Omar, 28 ans
Ce puissant stimulant est prisé pour sa capacité à améliorer la concentration et à repousser les limites de la fatigue. Omar, 28 ans, en sait quelque chose. Le regard fatigué mais un sourire accroché au visage, il revient sur ses débuts avec la pilule : « J’ai commencé à en prendre à 23 ans », raconte-t-il. « Des potes de la fac m’avaient dit que ça boosterait mes performances. En parallèle de mes études, je bossais la nuit comme photographe. Le captagon m’aidait à tenir le rythme. » Mais très vite, l’usage occasionnel devient une dépendance. « Au début, je prenais un quart de cacheton. Puis j’ai augmenté la dose, jusqu’à six pilules d’un coup. J’ai fait plusieurs overdoses. » Comme l’ancien régime syrien orchestrait lui-même la production de captagon, aucune politique sérieuse de prévention n’a jamais vu le jour. « J’ignorais à quel point cette merde était addictive », souffle Omar. « Personne dans mon entourage ne le savait. » Les pilules sont largement exportées grâce aux frontières poreuses avec le Liban et l’Irak voisins, alimentant le marché juteux des pays du Golfe, mais la production massive de cette drogue a aussi largement affecté les Syriens : « On est très nombreux, à la fac, à être tombés dedans », confie Omar. Si le captagon est une des drogues les plus populaires en Syrie, c’est d’abord parce qu’elle est « bon marché », explique Caroline Rose, chercheuse au sein du New Lines institute, qui a participé à une enquête sur l’usage du captagon en Syrie publiée en 20243. « C’est une drogue de synthèse, elle est donc facile à produire et elle ne requiert pas de transformation chimique complexe. En une journée, des milliers de pilules peuvent être produites dans une petite usine. » Le captagon est une drogue hautement addictive, « considérée comme la porte vers d’autres, notamment le crystal meth et le hashish », ajoute la chercheuse.
Pour Omar, le stimulant a constitué une échappatoire pour oublier la situation en Syrie : « Avec la guerre, j’étais angoissé. Le captagon m’a aidé à rester concentré sur les tâches quotidiennes, mais ça a durement impacté ma santé. »
Le nouveau régime en lutte contre la production
Dans un appartement du quartier aisé Al Salheya, Oday, Syrien originaire de Soueida, fume un joint en mélangeant son arak – alcool local – à de l’eau. La soirée privée, où sont invités autant d’étrangers que de Syriens du monde intellectuel, s’enfonce dans la nuit, au rythme du rock alternatif arabe. Oday tire sur son joint et montre ses chicots : « Je n’ai plus que quatre dents, c’est à cause du captagon », lâche-t-il, l’air résigné. Le Syrien de 34 ans est tombé dans cette drogue au début de la guerre, pour se « concentrer sur le travail et éviter de penser à autre chose », dit-il. Réfugié au Liban, où les amphétamines de fabrication syrienne étaient aisément accessibles, il est revenu en Syrie à la chute du régime, en décembre dernier. « Depuis l’arrivée au pouvoir des rebelles, les choses ont un peu changé parce que le nouveau gouvernement est parti en guerre contre la drogue. Maintenant, le captagon est plus difficile à trouver à Damas. En revanche, dans les régions isolées, comme chez moi à Soueida, c’est toujours très facile. »
En décembre, les images de laboratoires de captagon détruits et de pilules incendiées ont envahi les médias syriens et internationaux. Le nouveau régime, dominé par les rebelles islamistes, affirme s’attaquer à la production de drogue. Mais les usines n’ont pas réellement disparu, elles se sont réorganisées, selon Caroline Rose, « dans les territoires isolés qui échappent au pouvoir central, dans les zones frontalières avec la Jordanie, l’Irak et le Liban ». « La production est bien plus fragmentée aujourd’hui. Elle est gérée par des réseaux mafieux. Pour le nouveau pouvoir, les choses difficiles commencent, car après le démantèlement des grosses usines, il doit maintenant s’attaquer aux plus petites productions dans des réseaux qui ont certes travaillé avec l’ancien régime, mais qui n’étaient pas très intégrés et sont donc moins connus. »
Si le nouveau pouvoir veut montrer sa bonne volonté en matière de lutte contre la production, l’aide aux consommateurs reste encore floue : « Au printemps dernier, le gouvernement a annoncé l’ouverture de centres pour aider les addicts, mais rien n’est encore sûr. »
La prise en charge des toxicomanes n’est pas un problème récent. La drogue souffre depuis toujours de stigmatisation dans la société syrienne. « En Syrie, l’endroit le plus commun pour le sevrage, c’est la prison. Le malade y reste quelques semaines, puis il est relâché, sans le moindre suivi d’aucune sorte », explique le docteur Zaher Sahloul, spécialiste syro-américain en soins intensifs et président de MedGlobal, une organisation qui fournit des soins de santé dans les régions sinistrées en Syrie. « Les effets néfastes du captagon sont pourtant multiples. Les usagers sont sujets à l’hypertension, à la tachycardie, dysarthrie, voire aux crises d’épilepsie quand le captagon est consommé à haute dose. Il y a aussi un impact sur le cerveau. »
« La situation rappelle l’épidémie de crack dans les années 1970 aux États-Unis »
Zaher Sahloul, spécialiste syro-américain en soins intensifs et président de MedGlobal
Dans un rapport alarmant sur l’épidémie de drogue en Syrie après plus d’une décennie de guerre, publié en octobre 20244, Zaher Sahloul et ses confrères de l’organisation MedGlobal faisaient état d’une augmentation de 300 % de la consommation de drogues parmi les Syriens âgés de 18 à 29 ans depuis le début de la guerre en 2011, et de 150 % chez les 30-40 ans. Dans plus de la moitié des cas de cette enquête menée en 2022 auprès de 478 Syriens vivant dans les zones tenues par le régime et par l’opposition, ainsi que parmi les réfugiés dans les pays voisins, le captagon était consommé.
« 30 % des jeunes interrogés dans le rapport ont des problèmes d’addiction. La situation rappelle un peu l’épidémie de crack dans les années 1970 aux États-Unis. Au début, personne ne s’y intéressait ni ne se rendait compte du danger que cette drogue représentait », alerte Zaher Sahloul.
Un système de santé à bout de souffle
Pour faire face au potentiel destructeur du captagon, impossible de se reposer sur le système de santé, au bord de l’implosion. À l’hôpital Ibn Rushd, le seul hôpital psychiatrique public de la capitale syrienne, on observe les ravages des amphétamines avec un sentiment d’impuissance. « Le principal problème, c’est l’absence de médicaments. On n’en a pas, on n’en a jamais eu en Syrie », explique la psychiatre Massa el Maari dans les couloirs décrépis de l’hôpital. Les addicts sont accueillis une dizaine de jours dans l’établissement, jamais plus. « Les deux premières semaines sont les plus douloureuses pour les toxicomanes en sevrage. On n’a pas assez de ressources pour les garder plus longtemps. Quand ils sortent, on essaie de faire un suivi hebdomadaire. »
Après quatorze ans de guerre civile et une crise économique dévastatrice, le système de santé est à bout de souffle, notamment dans les zones reculées ou celles qui ont le plus souffert de la guerre. Seuls 50 % des hôpitaux sont pleinement opérationnels en Syrie. Environ 26 % assurent un fonctionnement partiel et 24 % ne sont pas du tout fonctionnels, d’après un membre de la Croix-Rouge cité par le journal The National5. Dans ce tableau apocalyptique, Ibn Rushd fait figure de bon élève. Les conditions de soin et de travail y sont pourtant catastrophiques. « Il faudrait au moins quatre docteurs supplémentaires et sept infirmiers. Ce n’est pas un secteur attractif. L’hôpital n’a pas de budget, les salaires sont très faibles. Pour survivre, les médecins doivent cumuler deux ou trois emplois pour couvrir les dépenses essentielles », explique le directeur de l’hôpital, Ghandi Farah.
Inès Gil et Hugo Lautissier (à Damas)
Illustration : Zelba
Paru dans La Brèche n° 14 (décembre 2025 – février 2026)
- « Syria: EU sanctions drug trade benefitting the regime », Conseil de l’Union européenne, avril 2023 ↩︎
- « Syria Economic Monitor: conflict, crisis and the collapse of household welfare », Banque mondiale, 2024 ↩︎
- « Syrias healthcare system on life support after 13 years of war and western sanctions », The National, 14 mars 2024 ↩︎
- « Under the surface: a decade of conflict and the drug use epidemic inside Syria », Rapport de l’ONG MedGlobal, octobre 2024 ↩︎
- « Syrias healthcare system on life support after 13 years of war and western sanctions », op. cit. ↩︎
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