Après les États-Unis et le Royaume-Uni, le mouvement des téléphones « idiots » gagnera-t-il bientôt la France ?

« La définition de l’addiction c’est quand on ne peut pas faire sans. C’est biaisé parce que la société nous équipe pour que l’on ne puisse pas faire sans, nous sommes donc tous addicts. » C’est le diagnostic posé par Karine de Leusse, psychologue spécialiste des impacts du numérique sur la santé mentale. Praticienne depuis 21 ans, dont 18 sur la question des écrans, elle constate l’intensification de l’emprise du numérique, mettant en œuvre des mécanismes cognitifs difficiles à contrer : « L’attrait de la nouveauté se base sur le même principe que l’addiction au jeu et entraîne la sécrétion de dopamine. Par ailleurs, l’aspect psychique vient dans le sens des angoisses de l’humain, notamment en ce qui concerne le rapport au temps : on oublie notre finitude dans des écrans qui nous amènent face à un contenu qui n’en finit pas. On est addicts à ce bien-être là. »

Au Royaume-Uni, les ventes de dumbphones doublent d’année en année

En réponse à cette omniprésence imposée du numérique, un mouvement s’est fait jour récemment dans plusieurs pays anglophones, consacrant le retour en force des « dumbphones » – littéralement téléphones idiots car ils ne font que téléphoner, par opposition aux « smartphones ». Observé aux États-Unis1 et au Royaume-Uni, où les ventes de dumbphones doubleraient d’année en année d’après l’opérateur téléphonique Virgin Media O22 , il serait autant le fait de parents inquiets que de personnes issues de la génération Z – nées entre la fin des années 1990 et le début des années 2010 –, désireuses de se « désintoxiquer » du numérique.

À ce titre, un sondage mené par la British Standards Institution auprès de 1 293 jeunes britanniques âgés de 16 à 21 ans et rendu public en mai dernier3, établissait que 47 % d’entre eux auraient préféré grandir dans un monde sans internet. 70 % des participants reconnaissaient ainsi ne pas se sentir bien après avoir passé du temps sur les réseaux sociaux. Sur internet, les témoignages de renoncement au smartphone sont ainsi légion, attestant souvent du bien-fondé de la démarche : « J’ai réduit mon utilisation quotidienne du téléphone de 7 heures – ce qui a profondément amélioré ma vie! J’ai plus de temps pour faire des choses que j’aime, qui sont productives », affirme ainsi Sininhos sur un fil de discussion dédié sur Reddit, un site communautaire états-unien de discussion et d’actualités sociales.

« Un jour, j’ai raté un rendez-vous parce que je me suis retrouvé à scroller sur Instagram »

Jacques Tiberi, rédacteur en chef de Low-Tech Journal

Jacques Tiberi est journaliste, rédacteur en chef de Low-Tech Journal. Il a subi malgré lui l’emprise des smartphones : « J’ai constaté que j’étais clairement accroc à l’objet, et qu’il rythmait complètement ma vie. Je passais mon temps à regarder mon téléphone. Un jour, j’ai raté un rendez-vous parce que je me suis retrouvé à scroller sur Instagram, ce qui m’a fait perdre la notion du temps. » Pour essayer de comprendre le phénomène, il se renseigne et découvre les stratégies mises en œuvre par les géants du numérique, les mêmes qui amènent certaines personnes à passer des heures devant des machines à sous, parmi d’autres dispositifs de captation de l’attention : « J’ai découvert que ces objets étaient conçus pour me voler mon temps, j’ai donc décidé de m’en débarrasser, après avoir constaté que réduire les applications n’était pas suffisant puisque je retombais toujours dans les mêmes travers. »

« Les premiers jours ont été compliqués : je mettais la main dans la poche pour regarder mon téléphone alors qu’il n’avait pas internet. J’avais encore des automatismes ancrés », explique Jacques Tiberi. Près de trois ans plus tard, il ne regrette pas son choix : « Avant, il m’arrivait régulièrement de passer deux heures dans mon lit ou mon canapé à scroller. Aujourd’hui, je lis, notamment dans les transports et avant de m’endormir. J’ai senti au début de la transition que mon cerveau n’était plus adapté à la lecture, ce qui était une conséquence de l’usage du smartphone. Je n’ai pas vécu de changement fondamental, j’ai juste appris à m’organiser autrement. 99 % de la vie que j’avais sur mon ancien téléphone a basculé sur mon ordinateur. »

Parmi les patients suivis par Karine de Leusse, certains ont adopté des stratégies similaires : « Beaucoup de personnes se tournent vers des téléphones qui n’ont pas les réseaux sociaux, installent des applications qui permettent de désactiver certains accès. Au bout d’un moment, on se rend compte que si l’on veut vraiment retrouver du temps de vie, on doit arrêter d’être sur les écrans. » Le phénomène semble toutefois encore marginal dans l’Hexagone, où le baromètre 2025 du numérique, publié en mars dernier par le Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie, a révélé que 91 % des personnes interrogées possédaient un smartphone. Cependant, trois quarts des 18-24 ans du panel y expriment une crainte liée à l’utilisation d’internet et des outils numériques. Une crainte qui trouve un écho dans les propos de Karine de Leusse : « Aujourd’hui, la question de l’addiction est d’ores et déjà dépassée. On est bien au-delà, il s’agit de se sentir bien dans le réel. » Un réel à la faveur duquel les dumbphones pourraient finalement revenir en grâce.

Jp Peyrache

Illustration : Fred Z

Paru dans La Brèche n° 14 (décembre 2025 – février 2026)

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  1. « Dumb phones are making a comeback », The Economist, 1er août 2024 ↩︎
  2. « Sales of “non-smartphones”, double year-on-year, reports Virgin Media O2 », ↩︎
  3. « Supporting a safe and secure world for adolescents », Rapport de la BSI, mai 2025 ↩︎