Plus d’autonomie et de liberté, comment les agriculteurs reprennent la main

Low-tech, graines paysannes, phytothérapie… Partout dans les campagnes, des collectifs expérimentent, avec succès, des initiatives pour des systèmes agricoles plus autonomes et plus résilients. Autoconstruction, préparations de plantes plutôt que pesticides, arrêt du soja importé : et si la révolution était déjà en marche ?

Loin des politiques publiques qui poussent au surinvestissement, des producteurs et productrices ont choisi de se réunir pour inventer de nouveaux modèles. En réduisant leur dépendance aux intrants – machinisme, pesticides, aliments pour les animaux, semences –, ils gagnent en autonomie et limitent les effets de leurs productions sur l’environnement. « Rendre les agriculteurs plus autonomes, c’est aussi leur redonner la capacité de se réadapter », analyse l’agronome Jacques Caplat, en particulier face aux bouleversements du climat. Dans le Morbihan, Nathalie Urien a fabriqué les outils dont elle avait besoin pour son activité de maraîchage bio. Avec son mari, elle élève aussi des vaches. Sa première réalisation ? Un Cultibutte, pour travailler le sol, créé grâce à l’Atelier Paysan, association qui propose formations et plans en accès libre. Ses outils sont ainsi adaptés à son système de culture, et non l’inverse. En apprenant à souder, « on gagne aussi en autonomie sur la réparation d’autres matériels », ajoute la productrice. Avec un gain en confort de travail : l’ergonomie est réfléchie dans la création et l’adaptation. Pour les gros travaux des champs, comme les foins, elle fait passer le voisin, qui a une entreprise de travaux agricoles. « Mais s’il n’était pas à côté, on irait en Cuma (ndlr, Coopérative d’utilisation des matériels agricoles, où ils sont partagés). L’idée n’est pas d’avoir du matériel qui reste dormir », justifie l’agricultrice. Pour aller plus loin, elle s’est rapprochée de l’AFOCG, organisme de formation en comptabilité et gestion pour, résumet-elle, « maîtriser ses chiffres pour faire ses propres choix ».

Un réseau de guidage en accès libre, gratuit et autogéré

Plus au sud, en Charente-Maritime, Julien Ancelin est aussi à l’aise sur son tracteur que derrière un ordinateur. Céréalier, il s’occupe en parallèle de développer des solutions numériques à Inrae, l’institut de recherche publique sur l’agriculture, l’alimentation et l’environnement. Il est à l’origine d’un réseau communautaire et en libre accès, Centipede-RTK, qui aide les agriculteurs à piloter plus précisément leurs engins, sorte de GPS agricole ultra-précis pour tracteur. Dans le jargon « une correction pour l’autoguidage haute précision », sans recourir à des solutions privées.

La technologie RTK, qui existe depuis près de vingt ans, se base sur deux réseaux, les satellites et les bases RTK, permettant une localisation d’une précision de quelques centimètres. Celle-ci est particulièrement utile dans le cas d’un binage par exemple : quand un producteur enlève les mauvaises herbes, il peut passer plus près de ses cultures sans les arracher. « C’est également plus simple pour moi de semer un blé dans un couvert (ndlr, une autre culture déjà installée), ce qui est bénéfique pour le sol », une pratique encore peu courante, illustre Julien Ancelin. « En optimisant le placement des graines, j’en mets moins, je réduis ma consommation de fioul, et ma fatigue par la même occasion. »

Avant Centipede, pour le RTK en accès libre, outre l’équipement, il devait payer un abonnement, autour de 800 € par an par tracteur, à un prestataire, par exemple son constructeur de machines agricoles. « Une exploitation de petite ou moyenne taille, comme la mienne qui fait 50 ha, peut difficilement se l’offrir », pointe Julien Ancelin. En 2019, il choisit alors de fabriquer et d’installer une base RTK chez lui. « Autant mettre les 800 € une fois pour toutes », sourit-il. Une base qui a fait des petits dans d’autres fermes, la mutualisation permettant de pallier des pannes.

Un « commun numérique », où les données ne sont pas revendues

C’est le début du réseau Centipede-RTK, projet lancé par Inrae avec l’aide d’un collectif, dont Stéphane Péneau, développeur et contributeur important d’Open Street Map (une alternative de cartographie libre aux outils de Google et consorts), et aujourd’hui président de l’association Centipede-RTK. Partout en France et en Europe, des bases RTK sont installées grâce à des tutoriels en ligne et un forum d’aide. Par des agriculteurs en majorité (70 %), mais pas seulement : des collectivités, pour l’aménagement du territoire; l’Institut universitaire européen de la mer et le CNRS, par exemple pour étudier le recul du trait de côte; des géomètres… Aujourd’hui, la France compte 750 bases et le monde 1 200. « Derrière chacune, il y a un humain, qui l’utilise, partage ses données, répare… », ajoute Julien Ancelin.

Chacun peut utiliser le signal RTK, sa revente étant interdite. « Le réseau est devenu un commun numérique », résume son créateur, qui met en avant la collaboration, mais aussi l’anonymat : « Pas besoin d’identifiant, il n’y a aucune volonté de tracer les utilisateurs. » Reste qu’équiper son tracteur n’est pas donné, même si là aussi Julien Ancelin a réussi à hacker le système, et à adapter son engin pour un coût moindre. Pour lui, le réseau, gratuit et non dépendant des solutions propriétaires, est aussi une façon de regagner en autonomie et résilience. Et le succès est tel qu’en France métropolitaine, quasiment toutes les régions sont couvertes.

La guerre de l’ortie : préparations de plantes vs pesticides

Parfois, l’adoption d’une solution se heurte à des obstacles, politiques ou réglementaires. L’autorisation d’utiliser des préparations de plantes pour soigner les cultures a ainsi été arrachée de haute lutte, et le combat n’est pas terminé. Si la pratique est loin d’être nouvelle, la bataille réglementaire a débuté en 2006, avec une nouvelle loi, marquant le début de « la guerre de l’ortie », comme le raconte Christine Riba, paysanne drômoise aujourd’hui retraitée, qui suit ce sujet à la Confédération paysanne.

« Les préparations à base de plantes tombaient sous la même réglementation que les pesticides. » Qui doivent obtenir une autorisation de mise sur le marché, procédure très coûteuse, alors que les préparations sont souvent faites par les producteurs eux-mêmes, avec des plantes cueillies sur la ferme ou aux alentours. Le syndicat agricole monte alors au créneau, avec l’association dédiée, Aspro-PNPP. Pas à pas, des avancées sont arrachées. En 2014, une loi atteste que les PNPP – pour Préparations naturelles peu préoccupantes – ne sont pas des pesticides, sous réserve qu’elles aient pour base une liste de plantes donnée.

Mais ce n’est qu’en 2021 « qu’on a réussi à obtenir que toutes les plantes consommées dans l’alimentation humaine et animale puissent être utilisées », se félicite Christine Riba. Les producteurs sont désormais libres de mettre une macération huileuse d’ail pour repousser les insectes, ou de l’extrait fermenté de consoude pour aider les cultures à lutter contre les champignons. Même s’il reste des bémols, comme la nécessité de respecter un cahier des charges pour préparer des PNPP, contraignant pour les producteurs. Ou l’épée de Damoclès des brevets : « Une huile essentielle par exemple, homologuée par une firme pour un produit phytosanitaire, n’est plus libre d’être utilisée en PNPP », grince Christine Riba. Si elle est dans le domaine privé, elle ne peut plus tomber dans le public. Le syndicat reste mobilisé, et un site internet ouvert à tous, rePNPP, a été créé pour fournir les clés aux producteurs, et diffuser les connaissances. « Ce sont de vraies alternatives aux pesticides », appuie la paysanne retraitée, très peu coûteuses, même si leur utilisation (choix des plantes, moment de l’application…) nécessite d’être adaptée à chaque situation. Mais ne rapportant rien, leur recours n’est toujours pas pensé dans les politiques publiques, regrette Christine Riba. Elle dénonce un verrouillage des entreprises productrices de pesticides et le peu d’intérêt du syndicat majoritaire, la FNSEA, « qui aurait pourtant les moyens d’aider à leur vulgarisation ».

Le constat est similaire pour les semences paysannes. Mais là aussi, le sujet avance. À Inrae, la chercheuse Isabelle Goldringer conçoit des mélanges de variétés anciennes hétérogènes, dites « populations », adaptés à l’agriculture biologique, selon des méthodes à la fois rigoureuses et participatives. « La sélection classique n’est pas forcément adaptée au bio, où les terres sont souvent plus difficiles, et reçoivent beaucoup moins d’intrants », souligne la chercheuse. En compagnie de coopératives biologiques, elle devrait bientôt « notifier » au registre des semences deux populations de blés issues d’une dizaine d’années de travaux en laboratoire et au champ. Les agriculteurs pourront les cultiver sans payer de droits aux entreprises semencières, tout en bénéficiant de performances attestées en matière de tolérance au changement climatique ? « Il faut recréer du foisonnement en agriculture », appuie Jacques Caplat, avec des semences adaptées au territoire, et des cultures diversifiées. « Et ça marche, il faut le dire. »

Remplacer le soja qui déforeste par de l’herbe et des haies

Repenser les outils et les intrants, mais surtout le système : en Loire-Atlantique, des éleveurs de vaches laitières et à viande se sont réunis pour remettre le pâturage au cœur de leurs fermes. « À la base, des groupes se sont constitués dans un contexte d’intensification et d’industrialisation de l’agriculture », dans les années 1960-70, raconte Claire Bienvenu, animatrice agriculture durable au Civam 44 (Centres d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural), qui les accompagne. Les prairies étaient remplacées par du maïs, qui demande de donner un complément azoté aux vaches, souvent du soja importé d’Amérique du sud, accusé d’être l’une des principales causes de la déforestation à l’échelle planétaire. Ne voulant pas perdre ces savoirs autour du pâturage, des agriculteurs se sont réunis.

Ces collectifs perdurent aujourd’hui, travaillant sur l’aménagement des parcelles et des chemins d’accès attenants, ou encore sur le choix des variétés d’herbe, pour que les vaches broutent toute l’année, ou presque. Les haies, refuge de biodiversité, tiennent aussi une place importante, pour apporter ombrage et abris aux animaux, voire les nourrir. « On parle d’ailleurs de systèmes herbagers et bocagers », ajoute Claire Bienvenu. Les producteurs limitent leurs charges, en achetant moins d’aliments, et passent moins de temps à conduire les tracteurs. « Ce sont des systèmes autonomes et économes », résume la salariée du Civam 44. Avec un prérequis : avoir une ferme avec des prairies groupées. Impossible de faire parcourir des kilomètres à des vaches. « Avec les agrandissements, j’ai l’impression que ce sera de moins en moins possible, d’où l’importance de préserver les fermes avec un système herbager », analyse Claire Bienvenu. Les exploitations devront donc être reprises par des jeunes, et pas démantelées pour agrandir les voisines, alors que nombreux sont les éleveurs arrivant près de l’âge de la retraite. Bonne nouvelle, ces systèmes sont attractifs pour la transmission, comme l’a pointé le réseau Civam dans son observatoire technico-économique paru début octobre, chiffrant le revenu supplémentaire par hectare à 259 € par rapport à une ferme laitière classique. Les Civam ajoutent que ces systèmes « font travailler plus de personnes à surface équivalente, contribuant ainsi au maintien d’un tissu rural actif et vivant ».

Et avec plus de prairies et moins de maïs que leurs voisines, les fermes du réseau consomment moins d’engrais azotés et moins de pesticides (- 202 €/ha par rapport aux fermes du Rica, le réseau d’information comptable agricole), limitant les pollutions et les émissions. Grâce aux collectifs, « les agriculteurs reprennent aussi une autonomie décisionnelle », appuie la salariée du Civam 44, pour qui « le groupe est une force », précieuse pour partager ses doutes et ses difficultés. Ici, pas de solution toute faite pour répondre à tous les problèmes, mais un apprentissage, pour des systèmes plus pérennes. Loin du triptyque « génétique – numérique – robotique ».

Marion Coisne

Illustration : Martin Texier

Paru dans La Brèche n° 14 (décembre 2025 – février 2026)

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