Les bambouseraies se développent : la biodiversité en prend un coup
En France, la production de bambou à des fins industrielles a le vent en poupe : plusieurs entreprises misent sur cette plante, en la proposant à des agriculteurs pour diversifier leurs cultures et leurs revenus. Mais des voix s’élèvent pour dénoncer ses impacts sur la biodiversité.
40 000 €. Un « bel investissement » de l’aveu de Julien Léger, maraîcher bio dans l’Allier, qui s’est laissé convaincre par la culture de bambou. Enthousiasmé par les promesses d’une culture peu contraignante et rentable, il a planté un hectare il y a deux ans, avec l’espoir, d’ici cinq ans, de produire pour 2 500 € de l’hectare chaque année. « C’est une culture complémentaire du maraîchage, puisqu’on récolte le bambou l’hiver. En plus, elle résiste bien aux insectes et aux intempéries et demande peu de produits phytos, explique Julien Léger, qui n’y voit que des avantages. Un hectare de bambou, c’est aussi 100 tonnes de CO2 captées par an. » Et surtout, la possibilité de toucher des crédits carbone, vendus aux entreprises aux activités polluantes. De quoi convaincre de plus en plus d’agriculteurs, qui cherchent des solutions pour diversifier leurs cultures et leurs revenus.
Depuis plusieurs années, ils sont d’ailleurs démarchés par plusieurs entreprises qui se sont spécialisées dans la culture de bambou. Horizom, Only Moso ou France Bamboo, entre autres, misent sur une augmentation de la demande de la biomasse et des matériaux biosourcés dans l’industrie dans les années à venir. Et cherchent à développer la production de bambou en France pour y répondre. Les premières récoltes des bambouseraies françaises sont attendues d’ici 2030. Si la stratégie affichée par ces entreprises est d’abord de travailler avec des agriculteurs déjà installés, Horizom – une startup soutenue par Hectar, l’école agricole de Xavier Niel – a récemment acheté deux fermes de 366 ha dans l’Indre, pour y implanter la plus grande bambouseraie d’Europe.
« Sous le bambou, rien ne pousse »
Guillaume Fried, botaniste chargé de recherches à l’Agence nationale de sécurité sanitaire
Un projet qui a vite été pointé du doigt pour son impact sur la biodiversité, alors qu’il se situe à quelques kilomètres du parc régional de la Brenne. « Horizom a racheté deux fermes, dont l’une comportait des zones humides et des friches qui abritent des espèces menacées, comme le courlis cendré, le vanneau huppé (oiseaux) ou la cistude (reptile), détaille Nicolas Van Ingen, secrétaire adjoint de l’association Indre Nature, qui s’est publiquement opposée à la bambouseraie1. Le bambou est une plante invasive, c’est un milieu dans lequel on ne trouve quasiment pas d’insectes ou d’animaux. »
Un argument balayé par Dimitri Guyot, cofondateur d’Horizom : « Le bambou planté en Brenne est une culture à vocation productive, pas une zone de conservation de la biodiversité. On ne remplace pas des milieux humides par une bambouseraie, on installe une culture sur des terres agricoles. » Il insiste toutefois sur l’attachement d’Horizom à prendre en compte les enjeux liés à la biodiversité et assure chercher des solutions pour préserver l’habitat du courlis cendré, dont il ne resterait aujourd’hui que 20 couples en France. Mais pour Nicolas Van Ingen, « une monoculture de bambou n’est pas compatible avec la préservation de la biodiversité ».
Le peu d’études qui existent tendent à montrer que le bambou a un impact fort sur les écosystèmes dans lesquels il s’implante2. En Brenne, Horizom a planté quatre variétés de « bambous moyens » aux « rhizomes traçants », parmi lesquels le Phyllostachys aurea, une espèce de bambou qui montre déjà des comportements envahissants en France. Elle vient d’être classée prioritaire pour « déterminer si elle nécessite une analyse du risque phytosanitaire, en raison de son potentiel élevé de propagation et d’impact », selon une étude sur la « priorisation des risques des espèces de bambou dans la région OEPP (ndlr, Organisation européenne et méditerranéenne pour la protection des plantes) »3. Les auteurs ont d’ailleurs demandé que cette espèce de bambou soit ajoutée à la liste d’alerte de l’OEPP.
Car même avec les techniques mises en place pour empêcher sa propagation, plus la surface de culture est grande et plus le risque que le bambou colonise les milieux autour des surfaces cultivées est élevé. « Les bambous avec des racines traçantes sont problématiques, car en une saison, ils peuvent se développer jusqu’à 10 mètres, coloniser rapidement et densément les friches voisines. Ce sont des espèces qui, en se développant, vont étouffer la biodiversité. Sous le bambou, rien ne pousse », indique Guillaume Fried, botaniste chargé de recherches à l’Agence nationale de sécurité sanitaire, spécialiste des plantes invasives, et coauteur de l’étude sur la priorisation des risques des espèces de bambou.
La culture du bambou appauvrit aussi le sol selon le botaniste et rend donc difficile l’utilisation de la parcelle pour une autre culture. Si les entreprises qui promeuvent le bambou promettent aux agriculteurs une production rentable sur 80 ans, la question de la réversibilité de la culture, soulevée par la Confédération paysanne de l’Indre, se pose. « Une variété traçante est intéressante pour une production rapide et importante, mais elle rend difficile un changement de culture. Le rhizome sera très compliqué à retirer du sol et le bambou risque de devenir une adventice (ndlr, synonyme de mauvaise herbe) dans la culture de remplacement », poursuit Guillaume Fried.
Greenwahsing au crédit carbone et augmentation du prix du foncier
Autre problème : la culture du bambou, présentée comme vertueuse puisque la plante capte de grandes quantités de CO2, repose en partie sur le système de la compensation et des crédits carbone. C’est notamment ce que dénonce une pétition en ligne4, lancée par un collectif contre l’implantation de bambouseraies en France : « Le système de la compensation et des crédits carbone s’avère aussi inefficace que dangereux. Il donne l’illusion aux entreprises qu’elles pourraient continuer à émettre toujours plus de gaz à effet de serre dans l’atmosphère sans dégrader le climat, simplement en plantant massivement des arbres ou du bambou pour compenser leurs émissions. »
« Créer une filière autour d’un matériau biosourcé est une idée intéressante, mais cette filière n’existe pas encore et tout repose pour l’instant sur l’obtention de crédits carbone. On est sur un droit à polluer pour les entreprises qui ne va pas dans le bon sens », déplore Robin Doublier, porte-parole de la Confédération paysanne de l’Indre, qui dénonce aussi une pression accrue sur le foncier agricole dans la région, encouragée par les projets de bambouseraies.
« La vente de certificats carbone n’est pas la finalité de la culture du bambou, se défend Dimitri Guyot, d’Horizom. Sur 25 ans, elle ne représente que 7 % des revenus pour les agriculteurs, le reste provenant de la vente de la production pour l’industrie ou la biomasse. » Après la plus grande bambouseraie d’Europe, son entreprise espère néanmoins encore trouver 500 hectares de plus cette année pour produire du bambou.
Manuella Binet
Illustration : Dobritz
Paru dans La Brèche n° 14 (décembre 2025 – février 2026)
- « Le développement de la culture de bambous en Brenne, une menace pour la biodiversité brennouse », Communiqué d’Indre Nature, 12 mai 2025 ↩︎
- « Rapid bamboo invasion (expansion) and its effects on biodiversity and soil processes », Global Ecology and Conservation (21), mars 2020 ↩︎
- « Risk prioritization of bamboo species in the EPPO region », Bulletin OEPP, mars 2025 ↩︎
- « Stop au Greenwashing du bambou : un frein pour l’agriculture paysanne », à retrouver sur https://agir.greenvoice.fr ↩︎
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