Quand l’amour des tracteurs fait couler les fermes
Les cours des fermes françaises sont remplies d’engins agricoles, dont deux tiers seraient superflus au regard des besoins. Un suréquipement poussé par les politiques publiques, avec de nombreux effets délétères, même si des voix s’élèvent pour plus d’autonomie et de mutualisation.
Agglutinés autour du grand tracteur à chenilles John Deere, ils sont une dizaine d’adolescents à crier à l’attention de leur ami Paul* pour qu’il descende de l’immense machine, qu’il ne la salisse pas avec ses chaussures pleines de boue. Ces élèves du lycée agricole du Chesnoy (Loiret) le reconnaissent : le salon Innov’agri, organisé à quelques kilomètres de chez eux, à Outarville, est surtout une occasion de rater quelques cours en cette semaine de rentrée. Mais il leur permet aussi de rêver devant ces machines. À part Abigail, qui envisage de reprendre une ferme avec des animaux, la plupart préféreraient s’installer en céréales. Même dans ces terres fertiles du centre de la France, ils le savent, « il faudra beaucoup de surfaces, et des bons prix », pour se payer le tracteur devant lequel ils se sont arrêtés. Hugo* fait rapidement le calcul : « On dit qu’il faut compter 1 000 € par cheval, donc pour ce tracteur de plus de 600 CV il faudra vraiment que l’entreprise tourne. » Tous se tournent vers Capucine*, en riant. On sait que sa famille, à la tête de plusieurs centaines d’hectares, est l’une des rares pour lesquelles cet achat ne posera pas de problème.
Sur le stand, le directeur marketing de John Deere, Julien Saint-Laurent, reconnaît que le salon est un moyen de construire le mythe des engins jaune et vert : « Les gros tracteurs, c’est aussi notre image de marque, l’image américaine. » Les quelques ventes qui se signent véritablement sur le salon ne concernent d’ailleurs pas les mastodontes qui séduisent les adolescents, mais plutôt des tracteurs d’une puissance deux voire trois fois inférieure à celle du géant à chenilles admiré des lycéens. De façon générale, les machines en ont de plus en plus sous le capot. « Les tracteurs ont gagné 30 chevaux depuis 2015, soit 20 ou 30 % de puissance en plus, analyse David Targy, chez Axema, le lobby des équipementiers agricoles. Les agriculteurs recherchent du matériel qui permet de faire le travail plus vite, sur des surfaces plus grandes. »
La mécanisation pèse pour un quart des charges des fermes
Le salon d’Outarville est l’une des vitrines reflétant la place de ces outils dans l’agriculture française, championne en matière de charges de mécanisation. La FNCuma, fédération représentant les coopératives de partage de matériel agricole au niveau national, a chiffré dans son plaidoyer1 qu’elles représentent en moyenne 25 % des charges. Les agriculteurs sont très majoritairement propriétaires de leurs machines. La FNCuma estime que moins de 10 % des machines agricoles sont mutualisées en France. Et les fermes sont suréquipées : deux tiers des machines agricoles sont « superflues », selon la fédération. Une pratique qui vient grever le résultat, alors que bon nombre d’agriculteurs peinent à se tirer un revenu décent.
Pourquoi un tel taux d’équipement ? L’amour du beau tracteur n’explique pas tout, même « s’il y a une part non négligeable de plaisir dans les achats », reconnaît un comptable spécialiste du secteur. Interrogée, la FNCuma met aussi en avant l’intérêt pour l’agriculteur de garder la main pour organiser les travaux sur sa ferme, moins simple quand le matériel est partagé. Mais surtout, les politiques publiques ont été « pensées et conçues pour alimenter la demande », comme le dénonce la fédération dans son plaidoyer « pour une mécanisation responsable ». En février 2025, cinq députés de gauche se sont insurgés à leur tour dans une tribune, calculant que chaque année, « les pouvoirs publics consacrent au soutien fiscal à la mécanisation individuelle 1,3 milliard d’euros », soit environ 3 200 € par ferme et 2 600 € par agriculteur2. « Ces aides fiscales sont trop peu interrogées dans leur pertinence sur leur caractère équitable », résume Dominique Potier (PS), l’un des signataires.
Provision pour investissements, provision pour aléas, ou épargne de précaution : sous des formes diverses, depuis les années 1970, un ensemble de niches fiscales a été développé pour permettre aux agriculteurs de financer le matériel. Selon les calculs de la Cour des comptes, un tracteur acheté à 100 000 €, et revendu à 60 000 € cinq ans après achat, permet environ 8 000 € par an d’économie sur l’impôt sur le revenu et les cotisations à la mutualité sociale agricole. « C’est ancré dans la tête des gens, il faut faire des charges, et le matériel ça crée des charges », regrette un comptable interrogé par La Brèche. La même source estime que lorsque les agriculteurs restent sous les plafonds les plus favorables, et bénéficient de l’ensemble des niches, ils ne payent réellement que la moitié environ du coût du matériel. Les pics de chiffres d’affaires du secteur, évoluant parallèlement à ceux du marché des céréales, le prouvent : investir dans une nouvelle moissonneuse-batteuse – ou autre – après une belle récolte est alors souvent vu comme un « placement » intéressant. Alors qu’« il faut vraiment raisonner en termes de besoin. Car les annuités, il faut pouvoir les payer les années suivantes », pointe Laurent Brun, responsable de service comptable agricole dans l’Allier et membre du groupement AgirAgri.
Des agriculteurs endettés et des fermes impossibles à transmettre
La conjoncture actuelle illustre particulièrement bien ce problème. Alors que le prix des machines a augmenté de 30 % en deux ans, tiré par les différentes crises et les subventions, la mauvaise conjoncture sur le marché des céréales pourrait, selon plusieurs sources, mettre les exploitants en difficulté. « Le risque, c’est de devoir faire une course à l’agrandissement pour rentabiliser la machine. Il faut adapter ses besoins à sa structure d’abord, la fiscalité doit être vue en second plan », pointe Laurent Brun, alertant sur la difficulté à transmettre ensuite. Pour une ferme avec un troupeau de 80 vaches allaitantes et 120 ha – rien d’exceptionnel en 2025 en France –, « il faut compter 0.7 à 1 M€ sans le foncier », illustre le comptable.
Et le secteur de l’agroéquipement a trouvé une nouvelle manne : le crédit-bail. « Il permet d’avoir un tracteur neuf pendant 5 à 7 ans, avec un nombre d’heures prévues par an, et l’entretien pris en charge », explique Laurent Brun. Une fois les 5 à 7 ans passés, soit l’agriculteur rachète le véhicule à la valeur résiduelle, soit il repart sur un autre engin neuf. Un peu comme une LOA (location avec option d’achat) pour les voitures. « Le problème, c’est que les agriculteurs n’ont souvent pas les moyens de racheter, et restent dans le système avec cette charge de crédit-bail », observe l’expert.
Face à cette fiscalité perverse, les critiques s’accumulent. L’Atelier Paysan, qui accompagne les agriculteurs sur l’auto-construction, dénonce dans son livre un « sponsoring » discret pour l’agroéquipement, « qui a pour effet non seulement de réduire les ressources fiscales de l’État, mais surtout de ponctionner le système de protection sociale des paysans3 ». La Cour des comptes, dans le rapport pré-cité, souligne également que ces soutiens aux achats de matériel augmentent les consommations de gazole, et donc le coût de l’avantage fiscal concédé au carburant agricole. Sans compter que ces dispositifs brouillent l’analyse de l’économie des fermes, que ce soit pour les enquêtes sur le revenu menées par l’État, ou pour les chercheurs et comptables.
Cette sur-mécanisation impacte aussi l’environnement. Comme le relève un collectif de chercheurs dans un ouvrage : « La puissance des machines de travail du sol et de récolte a poussé les agriculteurs à s’affranchir des spécificités du parcellaire et de ses limites naturelles (aspérités du terrain, cours d’eau) ou héritées (haies), pour bénéficier des surfaces les plus vastes et les plus planes possible4 ». Face à ces constats, des initiatives émergent, comme l’Atelier Paysan. Ou les Cuma, qui donnent de la voix pour que les politiques publiques poussent pour plus de mutualisation. Dans le parcours d’installation, « il n’y a pas d’incitation à aller dans les circuits collectifs », regrette Marine Boyer, présidente de la FNCuma et éleveuse dans l’Aveyron, qui aimerait que les jeunes – dont les machines les font tant rêver – soient poussés à réfléchir à la mutualisation.
* Les prénoms ont été modifiés
Marion Coisne & Ivan Logvenoff
Illustration : Gui Mia
Paru dans La Brèche n° 14 (décembre 2025 – février 2026)
- « Plaidoyer pour une mécanisation responsable, durable et vivable de l’agriculture française », https://cuma.fr, 2025 ↩︎
- « Repenser la juste place de la mécanisation de notre agriculture », Ouest France, 25 février 2025 ↩︎
- Observations sur les technologies agricoles, https://latelierpaysan.org, printemps 2021 ↩︎
- Angeli Aguiton Sara, Brunier Sylvain, Kotras Baptiste, Pessis Céline et Pinaud Samuel (Dir.), Comment les machines ont pris la terre. Enquêtes sur la mécanisation de l’agriculture et ses conséquences, septembre 2025, ENS éditions ↩︎
