Jacovitti : gros nez contre moulins à vent

Né à Termoli en 1923, le jeune Benito Franco Giuseppe Jacovitti attrape le virus du dessin dès son plus jeune âge. La légende veut qu’il ait réalisé ses premières BD à même les pavés de cette charmante cité de la côte Adriatique. Il part rapidement fréquenter une école d’art à Florence et commence à travailler dès ses 16 ans, pour des hebdomadaires satiriques (Il Brivido) ou pour un éditeur turinois pour qui il livre son unique histoire à épisodes1. Mais c’est sa collaboration avec Il Vittorioso l’année suivante qui fera de lui une star des « fumetti », terme désignant les BD populaires dans la péninsule italienne.

De 1940 à 1969, il va produire des milliers de pages pour cet hebdomadaire catholique, créant de nombreux héros dans un style complètement singulier. On cause ici de « BD à gros nez », comme le disait Franquin, où des ressorts comiques peu subtils sont portés par des personnages caricaturaux et grotesques (avec donc de forts appendices nasaux, et de gros pieds, aussi). Outre des séries parodiques (Arcipoliziotto Cip, Jack Mandolino, etc.), il revisite aussi des classiques de la culture populaire comme Pinocchio et Ali Baba avec une frénésie fantaisiste jamais domptée.

C’est une de ces adaptions qui nous intéresse principalement : Don Quichotte. Publié dès 1950, on y trouve d’emblée ce qui rend son travail graphique si reconnaissable : des pages remplies à ras bord de cases fourmillant de détails. On pourrait presque définir son style comme « bordélique », mais un bordel néanmoins vachement bien organisé ! Jacovitti se joue du gaufrier2 et des perspectives, surcharge chaque espace et donne à l’histoire un dynamisme incomparable. Une besogne à la fois d’une grande simplicité mais aussi d’une minutie remarquable, qui offre une sensation de rapidité et permet pourtant des heures de patient décryptage. L’art de la contradiction ! Sa description d’environnements urbains saturés de monde, véhicules et bâtiments fait des merveilles.

Ne vous attendez pas à une adaptation fidèle ou respectueuse du roman de Cervantès, l’auteur présente son histoire comme un « récit épi-comique ». À l’instar de l’auteur espagnol, Jacovitti trimballe son justicier candide dans un univers contemporain, s’autorisant de la sorte à railler les travers de l’Italie de l’orée des années cinquante. La naïveté et l’opiniâtreté du personnage se télescopent avec nombre de situations absurdes et Jacovitti en profite pour se foutre de la gueule du monde moderne, des patrons, des ouvriers, des flics, de la gauche, des truands et des politiciens, mais évite étrangement l’Église catholique au rôle pourtant encore central dans la Botte de l’après-guerre. Pour ne pas froisser ses employeurs ? En tout état de cause, il propose une sorte de parabole rigolarde menée de main de maître, de la sociologie foutraque au doigt mouillé et un chouette hommage à l’ennemi résolu des moulins à vent.

Et pour une fois, nous avons de la chance : ce brillant exemple, pas si désuet que ça, d’une BD encore populaire, a été traduit à deux reprises dans l’Hexagone. Tout d’abord en 1983 par les éditions Futuropolis, dans l’incomparable collection 30/40 qui nous a offert des chefs d’œuvre de Crumb, Tardi, Wrightson, Swarte et j’en passe. Un format immense (30 cm sur 40 cm, d’où le nom de la collection) en noir et blanc qui rend complètement justice au feu d’artifice graphique de l’album, à défaut d’être pratique à ranger dans une bibliothèque. Si vous avez du mal à le trouver dans les échoppes d’occasion, rassurez-vous, une nouvelle édition a vu le jour en 2010 et reste toujours disponible actuellement. Sous un format sensiblement plus petit (26,50 cm sur 37 cm), c’est tout de même un très bel album avec son dos toilé et ses splendides pages, en couleur cette fois. Les éditions Les Rêveurs3 font toujours du bon boulot, que ce soit avec leurs rééditions du Krazy Kat de George Herriman ou de Baru, et c’est encore le cas ici. Ils ont par ailleurs publié une très belle traduction du Pinocchio de Jacovitti en 2009, que je vous conseille aussi chaudement.

Les autres BD de Jacovitti ont été traduites dans divers périodiques des années 1950 aux années 1970 et dans une demi-douzaine de petits albums de Zorry Kidd (parodie de Zorro), Coco Bill (western spaghetti chtarbé) et Jacky Mandoline (parodie de polar) dans les années 1970 et 1980. Sa version du Kamasutra / Kamasultra a connu deux éditions françaises : une sacrée rupture d’avec son passif dans la presse cul-bénit, qui eut sans doute une influence sur certains auteurs piliers de Fluide glacial. Mais en définitive les pauvres Français que nous sommes ne bénéficient que de la partie émergée de l’immense iceberg que représente le travail d’un des auteurs italiens les plus prolifiques, et les plus respectés, décédé en 1997, seulement quelques heures avant sa femme. N’oublions pas de louer son obsession à toujours caser dans chacune de ses planches de petits dessins de saucissons, de lombrics, d’arêtes de poisson, de crayons mous, d’os… au cas où les cases sembleraient trop vides !

JF Maz

Paru dans La Brèche n° 13 (septembre-novembre 2025)

  1. L’Eroe delle cinque giornate, les aventures d’un jeune prenant part à l’insurrection des « cinq journées de Milan » de 1848, pour les éditions La Taurina ↩︎
  2. Découpage traditionnel des planches de BD en trois ou quatre bandes de plusieurs cases ↩︎
  3. Cofondées par Manu Larcenet ↩︎