Capturer le CO2 : le leurre de la « fertilisation » océanique
Dans notre précédent numéro, nous évoquions un projet pilote étudiant la faisabilité de réoxygénation de la mer Baltique1, mise à mal par le réchauffement climatique. Pour limiter ce dernier, d’autres approches de « géo-ingénierie marine » visent à « fertiliser » les océans pour stimuler la croissance du phytoplancton et augmenter la capture du CO2. « Une hérésie » pour Marion Fourquez, chercheuse en océanographie.
« L’océan est un tampon de nos émissions atmosphériques, en particulier concernant le CO2 », explique Marion Fourquez, biogéochimiste et chercheuse en océanographie au Mediterranean Institute of Oceanography, à Marseille. Les capacités de stockage des océans sont déterminantes dans la lutte contre le réchauffement climatique. On estime ainsi que ces dernièrs absorbent environ 30 % des émissions anthropiques de CO2 chaque année. Augmenter artificiellement cette « pompe à carbone » attise donc les convoitises, notamment à travers une approche dite de « fertilisation », consistant à déverser du fer dans l’océan pour stimuler la croissance du phytoplancton.
« Le phytoplancton a le même rôle que nos forêts, il fait de la photosynthèse pour grandir et absorbe donc le CO2, explique Marion Fourquez. La grande différence est qu’il pousse rapidement, ce qui le rend intéressant. » Et cette photosynthèse peut être stimulée en déversant du fer dans les océans : « Dans certaines zones, le phytoplancton ne pousse pas comme il devrait. Il a été montré qu’ajouter du fer en surface de l’océan entraîne une multiplication de la biomasse sous forme de blooms phytoplanctoniques (ndlr, efflorescence massive), soit des sortes de forêts marines à la surface des océans. » Mais cette solution, alléchante sur le papier, se heurte dans la pratique à plusieurs écueils.
« Si on voulait que ça fonctionne, il faudrait des quantités astronomiques de fer déversées en continu, et cela déstabiliserait le réseau trophique (ndlr, la chaîne alimentaire), avec des conséquences sur la biodiversité. De plus, en fonction du lieu et du type de fer, ce ne sont pas les mêmes organismes qui vont se développer. On peut ainsi avoir des algues toxiques pour l’environnement qui vont proliférer en priorité. Le système est tellement complexe que c’est impossible à prédire. » Par ailleurs, même en cas de prolifération du phytoplancton, la séquestration du carbone n’est pas garantie : « Il y a environ entre 1 et 10 % du CO2 capté en surface qui va être réellement piégé dans les profondeurs océaniques. Il n’est donc pas possible d’affirmer que celui-ci ne retournerait pas dans l’atmosphère. »
Selon la chercheuse, tous ces éléments sont connus depuis longtemps : « Depuis la fin des années 1990, la communauté scientifique a arrêté les fertilisations artificielles. Pour certains chercheurs travaillant sur le sujet, il s’agit d’une hérésie. » Pourquoi donc, dans ce cas, ce soudain regain d’intérêt ? Pour Marion Fourquez, au-delà du marketing propre aux start-ups, une des explications réside dans le désinvestissement du secteur de la recherche par les pouvoirs publics : « La recherche française n’a plus du tout d’argent, donc il s’agit d’un moyen de récupérer des fonds pour mener des recherches fondamentales. Un grand groupe a réuni un consortium de chercheurs ayant participé aux premières fertilisations industrielles, alors qu’ils y ont été opposés durant toute leur carrière. » Un désintérêt qui a trouvé une illustration criante lors du récent sommet de l’ONU sur l’océan, organisé à Nice en juin dernier : « J’ai été effarée de voir que dans les débats qui ont suivi ce sommet se trouvaient des influenceurs, des explorateurs, mais pas des chercheurs. Aujourd’hui ce sont les médias et la communication qui gagnent. »
Jp Peyrache
Illustration : Sarah Balvay
Paru dans La Brèche n° 13 (septembre-novembre 2025)
- « Océans : face aux effets du réchauffement, l’injection d’oxygène », La Brèche no 12, juin-août 2025 ↩︎

