Face à « la dictature de l’émotion », le difficile combat antimilitariste
En mars, l’Union européenne dévoilait son plan de 800 milliards d’euros pour « réarmer l’Europe » sans véritable débat politique. En juin, une coalition « guerre à la guerre » réunissant une trentaine de collectifs dont les Soulèvements de la Terre, s’est mobilisée le temps du salon du Bourget, à Paris. Un frémissement qui n’occulte pas le fait que les arguments antimilitaristes peinent à être audibles.
« Le combat pour circonscrire l’activité militaire arrive toujours trop tard. La prise de conscience ne se fait qu’une fois que les armes sont livrées et que les conflits ont atteint leur point culminant », constate Tony Fortin, spécialiste dans l’analyse de la vente d’armes, des exportations et robotisations pour l’Observatoire des armements (Obsarm). Ce centre d’expertise et de documentation indépendant avance avec pour slogan : « Certains vous proposent de financer la guerre, nous vous proposons d’enraciner la paix. » Un bien ambitieux programme qui peine à être audible, même à l’heure où les désastres humanitaires s’enchaînent en Ukraine, Palestine et Iran, notamment. L’émotion devant les saccages militaires fait tout autant consensus que la demande de s’armer davantage en retour. « C’est schizophrénique », déplore-t-il.
« On peut agir sur la préparation de la guerre »
Le 21 juin, plus de 4 000 personnes ont manifesté au salon du Bourget à l’appel de la coalition « guerre à la guerre » – qui fut le cri de Rosa Luxembourg et de Jean Jaurès à la veille de 1914-1918 – pour « relancer un antimilitarisme populaire ». Pour retrouver cet antimilitarisme populaire, il faut remonter à la fin des années 1960, comme le souligne Tony Fortin : « Après les années 1970, le mouvement est devenu assez résiduel. À la fin des années 1980, il y a eu un désinvestissement sur ces questions militaires et une approbation tacite de l’arme nucléaire. La tentative de faire éclore d’autres pratiques, vers la fin des années 1970, a échoué. Depuis, on n’a pas gagné de points. »
Le constat peut sembler amer, mais il est lucide. Les dépenses militaires mondiales ont progressé de 10 % en 2024, d’après le Stockholm International Peace Research Institute (Sipri)1. Cette même année, les dépenses militaires de la France ont augmenté de 6,1 % pour atteindre 64,7 milliards de dollars. « Plus de 100 pays à travers le monde ont augmenté leurs dépenses militaires en 2024 […] souvent au détriment d’autres secteurs budgétaires », décrypte Xiao Liang, chercheur au programme Dépenses militaires et production d’armement du Sipri.
Le mouvement antimilitariste a pourtant remporté quelques batailles, comme le rappelle Tony Fortin : « Il y a eu une prise de conscience du rôle des entreprises d’armement sur les conflits internationaux. Une dynamique collective a abouti au contrôle démocratique des exportations de la vente d’armes en Angleterre et au Pays-Bas, à la fin des années 1990. » Une volonté d’un tel contrôle a échoué en France au début des années 2000 : « On peut agir sur la préparation de la guerre, quand les budgets militaires sont votés, mais l’absence de transparence ne permet pas les conditions d’un débat éclairé. Le serpent se mord la queue. »
« Une perspective anti-guerre n’est pas un déni »
Déborah V. Brosteaux, philosophe
Le climat géopolitique actuel n’aide pas à populariser la critique militaire. Claude Angeli, 94 ans, journaliste du Canard enchaîné depuis 1971, spécialiste de politique internationale, est bien placé pour le savoir : « Un retour à un antimilitarisme populaire ? Cela ne me semble pas réaliste en cette période. La raison fait que l’on consacre des crédits militaires plus importants. Je suis un pacifique mais pas pacifiste. Je crois en la dissuasion militaire. Pour avoir la paix, il faut parfois entrer en résistance. L’histoire est tragique. Entre ce qui se passe en Ukraine, à Gaza, au Proche-Orient et ce qui se joue en Asie, je crains que l’on soit à l’aube de quelque chose… Je suis très pessimiste. »
La philosophe Déborah V. Brosteaux, qui vient de publier Les Désirs guerriers de la modernité2, remarque que l’un des principaux reproches adressés aux antimilitaristes consiste justement à les accuser d’être dans le déni, de ne pas regarder les réalités et les logiques de la guerre en face : « L’une des difficultés à se dire antimilitariste vient de la disqualification des voix et des arguments contestataires devant l’urgence de la situation en Ukraine. » Une urgence qu’il faut d’après elle prendre au sérieux, tout en refusant de se laisser phagocyter par les logiques guerrières : « Les légitimes demandes de soutien militaire de la part des Ukrainiens depuis le début de l’invasion russe nous rappellent qu’en temps de guerre, les refus éthérés de la violence ne tiennent pas la route. Il y a plusieurs réponses possibles face à une guerre en cours, mais aucune n’a le pouvoir de simplement suspendre la violence. Cependant, tout le problème est que les gouvernements occidentaux ne se contentent pas de répondre à une demande de soutien légitime : depuis plus de trois ans, et singulièrement depuis quelques mois, on nous annonce qu’on entre dans une nouvelle ère dopée par la mobilisation militaire. On attend de nous qu’on s’enthousiasme pour cet horizon guerrier. »
L’urgence dans laquelle se retrouvent les Ukrainiens passe alors à l’arrière-plan : « L’argument est l’urgence mais les programmes lancés visent du moyen et du long termes. On est en train de préparer autre chose que la réponse à l’urgence. Évidemment le militarisme n’est pas la solution pour construire un monde plus sûr. Toute l’histoire démontre cela. Ce n’est pas en construisant et en vendant plus de bombes que le monde sera moins exposé à la violence. En le disant ainsi, cela semble assez évident. C’est pourtant fascinant de voir à quel point cela peut être occulté. »
Pour Déborah V. Brosteaux, nous avons besoin de résister aux mobilisations guerrières dans ces moments où tout est pris dans le prisme du militarisme : « Il faut se demander concrètement à quoi et à qui servent les armes qu’on produit, où elles sont exportées, décrire les effets de ces armes sur les populations et les territoires. Il faut refuser les discours qui aujourd’hui défendent le réarmement des États européens sous prétexte que “l’Europe incarnerait la défense des idéaux humanistes et démocratiques dans le monde”, alors que ces mêmes États sont complices du génocide à Gaza. Il faut interroger la vaste absence d’empathie pour les centaines de milliers de Russes qui meurent sur le front ukrainien, qui sont assimilés à Moscou et donc à l’ennemi. Il faut résister à toutes ces manières d’être embarqués psychiquement dans le grand jeu de la guerre. »
L’inquiétant passage à l’échelle européenne
Le 4 mars dernier, Ursula von der Leyen a dévoilé son plan à 800 milliards d’euros pour une Europe « plus sûre et résiliente ». « Le mouvement pour une défense européenne a débuté à partir de 2015, rappelle Tony Fortin. Ce qui est nouveau, c’est le déplacement petit à petit de la décision de la production et de l’exportation de l’armement de l’échelon national à européen. Cela alors que le marché de l’armement est de plus en plus complexe. Une arme réunit de nombreuses pièces et composants venant de plusieurs pays et assemblés dans un autre. Cette filière globalisée rend la lecture plus difficile. »
L’échelon européen engendre également une perte de leviers d’action : « Au niveau national nous pouvions avoir accès à nos députés pour alerter, questionner… » Sous prétexte de l’urgence, « les garde-fous démocratiques ont sauté. L’Europe a défini une quasi absence de régulation de la production et de l’exportation de l’armement. Cet échelon permet de se soustraire aux régulations nationales. Cette dérégulation est extrêmement inquiétante. On risque d’assister à une perte définitive du contrôle du marché de l’armement et à une perte de toute traçabilité. »
Mais L’Obsarm ne baisse pas les bras : « Nous travaillons sur une appropriation de ces enjeux. Il est très rare que l’on questionne les petites PME et que l’on s’intéresse à nos productions d’armes. Nous formons des petits groupes d’enquêteurs citoyens. L’action quotidienne et locale crée un effet. En documentant le rôle de ces entreprises, on a permis des perquisitions, d’ouvrir le dialogue entre dirigeants et salariés… »
Au sommet de l’OTAN des 24 et 25 juin derniers, à La Haye, les Alliés se sont engagés à investir 5 % de leur PIB pour la défense. « Face à la dictature de l’émotion, il faut replacer les choses dans leur contexte. Pourquoi de nombreuses entreprises d’armement russes ne sont pas sous sanctions des États-Unis et de l’UE, y compris des acteurs clés comme Roscosmos et Rosatom3 ? Parce que nous sommes dans une interdépendance économique qui complexifie le regard », analyse Tony Fortin.
Le rapport du Sipri montre que la France conforte sa place de deuxième exportateur mondial d’armement (9,6 % du total), devant la Russie (7,8 %), mais derrière les États-Unis (43 %). « L’invasion de l’Ukraine par la Russie a renforcé le narratif que les démocraties ont besoin de s’armer face aux régimes autoritaires, ajoute ce spécialiste de l’Obsarm. L’idée s’est répandue que pour défendre les Droits de l’Homme, il faut s’armer. Les mouvements critiques ont peiné à trouver des arguments audibles, car ça affronte les émotions. Il faut parvenir à replacer les choses dans leur contexte plutôt que de se focaliser sur des fantasmes. Et c’est difficile dans un monde régi par l’immédiateté de l’information et des réseaux sociaux. »
Le retour d’un « antimilitarisme populaire », souhaité par la coalition « guerre à la guerre », pourrait venir de l’écologie. C’est dans le contexte de la guerre au Vietnam et de l’utilisation de l’agent orange qu’avait émergé le terme d’« écocide », en 1970. « Le militaire est prédateur de ressources. Il déroule un agenda économique, de production d’énergie et de technologie qui devient de moins en moins questionné », regrette Tony Fortin.
Déborah V. Brosteaux note pourtant un soubresaut : « Des mouvements sont en train de germer un peu partout, dans la lignée de ceux de contestation au drame de Gaza. Il ne faut pas idéaliser une période. Le mouvement anti-guerre des années 1970 est né à un moment où le militarisme était très puissant. Il y a encore plein de choses à inventer. »
Clément Goutelle
Illustration : Martin Texier
Paru dans La Brèche n° 13 (septembre-novembre 2025)
- « Hausse sans précédent des dépenses militaires mondiales avec un bond en Europe et au Moyen-Orient », Spiri, 28 avril 2025 ↩︎
- Brosteaux Déborah V., Les Désirs guerriers de la modernité, Seuil, 2025 ↩︎
- « Disassembling the Russian War Machine: Key Players and Nodes », KSE institute, mars 2025 ↩︎
Le rêve européen, « ce n’ est pas du pacifisme mais une certaine manière d’ être en guerre »
Depuis 2022 et l’offensive de Poutine sur l’Ukraine, le rêve européen d’une paix durable se fendille peu à peu. Un idéal plus complexe qu’il n’y paraît, comme le détaille Déborah V. Brosteaux, chercheuse en philosophie à l’Université libre de Bruxelles : « Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, on entend beaucoup cette idée de sortie du rêve de paix européen. Comme si l’Europe avait été pacifiste et qu’il était temps qu’elle “redevenienne guerrière”. »
Or, ce rêve européen est en réalité moins pacifiste qu’il n’y paraît : « Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, il y a eu la période des indépendances que les États coloniaux ont réprimées dans le sang, il y a eu la guerre froide, et puis ces 30 dernières années la multiplication des coalitions dans le contexte des guerres dites “contre le terrorisme”. Donc il est faux de dire que nous étions en paix. Le rêve européen, c’est plutôt l’affirmation que les États européens peuvent être en guerre tant que ça n’affecte pas notre quotidien. Ce n’est pas du pacifisme mais une certaine manière d’être en guerre. Le rêve qui se construit après 1945, le “plus jamais ça”, n’est pas basé sur “non à la guerre” mais “plus de guerre chez nous”. Une date qui représente bien cette mise à distance guerrière est le 8 mai 1945, jour qui symbolise pour nous la fin de la Seconde Guerre mondiale, mais qui est aussi celui du début des massacres de Sétif réprimant dans le sang les manifestations algériennes pour l’indépendance. »

